PASCALE
VISCARDY
A la limite de l'imperceptible, une mémoire volatile…
Prenant
ancrage dans la mémoire historique du lieu qui l'accueille
- le B.P.S. 22, sur le site de l'Université du travail à Charleroi
- Edith Dekyndt élabore une suite d'expériences physiques
et mentales, lesquelles interrogent des états de conscience
de phénomènes du réel opérant par circulation
d'énergie et mutation de forces.
Misant sur une présence active du lieu, Edith Dekyndt ( °1960,
vit et travaille à Tournai et à Strasbourg) élabore
divers dispositifs innervés par la notion de "travail" et
plus précisément, ses moments contrapuntiques tels l'inactivité,
l'oisiveté, le temps libre, les loisirs…qui, intégrés
au champ d'exploration de l'artiste, agissent tels des révélateurs
de réalités immatérielles, d'instants poétiques
ou bien encore de ce qui constitue le contexte de la représentation.
Consacrons-nous à quelques-unes de ces propositions…
Attachés à la structure et donc comme activés par celle-ci,
trois glasstrons, lunettes avec écrans LCD et casques audio incorporés,
sont mis à la disposition d'un public disposé à une
expérience particulière de repli sur soi, à la faveur
de procédés psychiques (hypnose) et technologiques (réalité virtuelle)
de même que propice à une palpation du monde, en ses lois physiques
immuables: inertie, gravitation, magnétisme.... Relative et hasardeuse,
la saisie paradoxale de ce "visible" à la jointure de l'infini
et du vide stimule une perméabilité à une mémoire
volatile et une possible soustraction aux contingences physiques pour questionner
l'essence de notre présence au monde. Cette mise en condition favorise
nécessairement un état de réception amplifié,
visé par la plasticienne.
A même les surfaces de la verrière du B.P.S. 22, se diffuse
la lumière stroboscopique d'une chaîne de télévision
internationale créant, à la nuit tombée, la coloration
domestique de la plus part des foyers contemporains au sein même du
contexte de l'exposition. Une œuvre qui prend le contre-pied d'une imagerie
spectaculaire pour s'intéresser à cet impalpable de la vision, à cet éphémère
sensible induit par les nuances des variations lumineuses (1).
Poursuivant
son analyse du contexte de la représentation de la réalité,
ici en son traitement télévisuel, Edith Dekindt interroge
les différents niveaux de lisibilité de celle-ci
face à une série d'écrans diffusant des images
abstraites proches de l'esthétique moderniste du XX ème
siècle. D'une beauté lumineuse et colorée,
ces images cachent pourtant la douloureuse réalité de
ce millénaire, son lot d'horreurs dont il ne faut cesser
de témoigner. Il s'agit également de réactiver
notre rapport à une mémoire historique.
En une sorte d'hommage à la VHS, à son aspect " coulant " proche
d'une certaine picturalité, la plasticienne active le lent mais inexorable
effacement d'une scène extraite d'un épisode de la série
culte " Derrick ", ce dernier en attente d'un meurtre qui ne se
produira jamais. Une manière de saisir l'écoulement du temps
en une matérialité propre à éprouver les limites
du visible. Cette esthétique de la disparition traversant l'ensemble
de la production de l'artiste, est également au centre du propos de
l'œuvre " Static Lights " (2004), photographies capturant
au moyen de longs temps de pause, les étincelles d'électricité statique émises
par l'artiste en lutte avec une couverture en acrylique, expérience
de laboratoire menée dans le cadre d'une résidence d'artiste
au Canada. Entre apparition et disparition, les traces laissées par
ce phénomène physique purement abstrait s'attachent à rendre
compte de l'insaisissable de la vision capturée en une pellicule
sensible.
La vidéo de cette " performance " est, quant à elle,
diffusée quasiment au même moment à la Galerie Porte
11 à Bruxelles. Nettement moins sensible que la pellicule, le système
digital enregistre ce quasi invisible au son difficilement supportable, une
nouvelle expérience éprouvant cette poétique de l'imperceptible.
(1) ALONE AT HOME a été produite pour la première fois
en 1999 par Les Témoins Oculistes (Bruxelles)
|