NIEL
MINUK
Edith Dekyndt, Appréhension des invisibilités
La
saveur d'une pomme … réside dans le contact du fruit
avec le palais, pas dans le fruit proprement dit. De même,
la poésie réside dans la rencontre entre le poème
et le lecteur, pas dans les symboles imprimés sur les pages
d'un livre. L'essentiel c'est l'acte esthétique, le frisson,
l'émotion presque physique qu'engendre chaque lecture.*
L'architecte autrichien du début du 20ème siècle, Adolf
Loos, n'aurait pas permis de décrire ses constructions au moyen de
photographies ou de plans. Loos estimait qu'il était impossible de
saisir tous les aspects qualitatifs des environnements qu'il concevait. Selon
lui "le signe d'une œuvre architecturale véritablement ressentie
est qu'elle manque d'effet sur plan." Il regrettait que l'on ne puisse
sentir la poussière du sofa dans la photographie d'un sofa. Dans son
travail, Edith Dekyndt essaie de nous faire prendre conscience avec intensité des
phénomènes que Loos jugeait impossibles à représenter.
L'œuvre de l'artiste traite mieux que toute autre de l'acte esthétique.
Sa recherche autour des phénomènes est la quête d'une
vérité qui existe dans l'invisible ou le presque visible. En
ce sens, elle approche l'infini, l'absolu et l'inaccessible. [froid, poussière,
humidité, électricité statique]. L'invisible ou le presque
visible possède une beauté profonde et changeante qui cherche à soutenir
et rendre le spectateur conscient.
Chez Deleuze, tout comme dans la tradition phénoménologique,
on constate que la lecture ou la description d'une réalité est
une chose qui doit être construite, dessinée, comme un procédé à partir
du sujet, comme un travail à effectuer, à esquisser...
Si la recherche d'Edith visant à appréhender les phénomènes
souvent ignorés se révèle rigoureuse sur le plan conceptuel
et théorique, ses stratégies possèdent la fraîcheur
et l'optimisme du "projet d'un étudiant pour une foire scientifique".
Il se pourrait bien que nombre d'entre nous n'aient plus réfléchi
depuis leur enfance aux événements qui les intéressaient
tant. Le travail d'Edith, et c'est un travail au sens pur du terme parce
qu'elle est tellement sérieuse et déterminée, est exploré d'une
manière fort semblable à une étude scientifique. Néanmoins,
le travail est clairement subjectif, sa description construite de la réalité.
Encore une fois, ses buts sont poétiques plutôt qu'objectifs.
Edith est extrêmement intéressée par le spectateur individuel
et son engagement envers son travail. Par conséquent, ses investigations
poussées autour de la perception peuvent ne pas engager l'observateur
occasionnel. Edith est apparemment à la recherche des significations
fondamentales universelles. Le travail contourne le sentimental ou le romantique
et témoigne d'une préoccupation pour l'emplacement, la naissance
du spectateur et la vision phénoménologique. Cette vision se
soucie de la manière dont un travail d'artiste peut être construit
pour influencer ou atteindre le sujet individuel ou "perceveur".
Le chemin passe souvent par des "fenêtres" collectives qui
s'ouvrent sur le côté individuel du sujet. Dans ce contexte,
il est important d'identifier ces "fenêtres". La mémoire,
l'appréhension psychique, l'expérience synesthésique
et les sensations élémentaires sont utilisées dans ce
contexte. Edith vise à souligner la perception viscérale de
l'art et ne se concentre pas uniquement sur les sensations visuelles, olfactives,
tactiles et orales. Par-dessus tout, la compréhension de son travail
nécessite une dimension spirituelle ou métaphysique.
L'œuvre est exprimée par des gestes éphémères
et des matériaux instables. Elle s'intéresse essentiellement à la
présence des matériaux qui nous entourent, plutôt qu'à leur
représentation. Le travail atteint une qualité transformationnelle
en permettant une expérience profonde des matériaux instables
ou ordinaires.
Edith semble être à la recherche du "Degré zéro
de la signification esthétique." Ses projets sont intentionnellement
réducteurs au point que toute réduction supplémentaire
provoquerait leur effondrement. Son travail est principalement basé sur
l'abstraction [eau gelée] et l'ouverture du point de signification
par des gestes légèrement éphémères que
le sujet est incapable d'éliminer. C'est cette descente dans les fondements
de l'expérience individuelle que le philosophe Eugenio Trias appelle "La
logique de la limite." Le théoricien de l'architecture, Ignasi
de Sola Morales, décrit cela comme "le chemin le plus fragile
mais le plus sûr ramenant à l'expérience esthétique
profonde."
*Borges, Jorge Luis. Forward to Obra Poetica, referenced from An Architecture
of the Seven Senses by Juhanni Pallasmaa
Sola-Morales Rubio, Ignasi. Differences: Topographies of Contemporary Architecture.
Cambridge: The MIT Press. 1997.: p. ix.
Sola-Morales Rubio, Ignasi. Differences: Topographies of Contemporary Architecture.
Cambridge: The MIT Press. 1997.: p. 115.
NEIL MINUK MARS 2004
Niel Minuk est architecte et Directeur de Plug In Institute for Contemporary
Art, Winnipeg, Canada.
traduction:
Paula Cook |