ANA
SAMARDZIJA
Avril 2004
Figures de sympathie
Depuis que vous êtes ici
des choses ont changé
se sont échangées
Entre vous et ici
Entre ici et les autres
Entre vous et les autres
Edith Dekyndt De quoi le monde est-il fait ?
L’univers est-il un, ou bien est il une composante d’une
multiplicité de mondes plus ou moins perceptibles ?
De quoi les subjectivités sont-elles faites ?
Où se situe la limite entre toi et moi, entre moi/toi et le monde
?
Par où nous touchons-nous ?
Que peut-on donner à ce qui se donne à nous en permanence
?
Qu’est-ce que le plus petit mouvement ?
Les mouvements sont-il toujours générés par des
impulsions propres aux chaînes causales extrinsèques – comme
ceux des boules de billard –, ou bien peuvent-il surgir de l’intérieur,
ou de rien ?
Où finit le visible ?
Comment rendre visible l’invisible?
D’où vient le langage ?
Quelle est la forme de l’intérieur ?
Suis-je regardée par ce que je regarde ?
S’il y a en moi un savoir des choses, y a-t-il, dans les choses,
un savoir de moi ?
Comment apprendre l’art délicat des variations de l’attention
?
Peut-il y avoir une concentration décentrée ? Une concentration
qui divague ? Parmi ces questions, plusieurs ont traversé l’histoire
de la philosophie, depuis sa naissance jusqu’au moment où elle
a renoncé à les poser directement, dans toute leur naïveté.
Ce sont, bien évidemment, les questions de l’enfance. Elles
sont aussi celles du délire et de ces moments, rares, de la vie
où la soudaineté d’un événement, qu’il
soit heureux ou désastreux, nous dépossède de l’appui
solide des habitudes, des opinions, des connaissances et des croyances,
et nous propulse dans une zone éthérée de l’étonnement
premier et de l’ouverture presque douloureuse à l’immédiateté de
l’expérience sensible. Une zone à fleur de peau.
Une zone d’avant la langue. Une zone des intensités et du
murmure. Celle des éclats, des flux, du souffle, des tremblements,
du lointain et du tout proche. C’est là que nous emmènent
les expériences proposées par Edith Dekyndt. La parole
par laquelle elles nous invitent à leur répondre se donne
en questions.
Avec Any resemblance to persons, living or dead, is purely coincidental – tout
comme avec ses travaux précédents qui s’inscrivent
dans le cadre de Universal Research of Subjectivity, fondé par
l’artiste – Edith Dekyndt crée les conditions d’une
découverte ou d’une invention des processus de subjectivation,
qu’ils soient actifs ou passifs, humains ou inhumains, c’est-à-dire
mécaniques, atmosphériques, organiques, magnétiques,
chimiques… Ses recherches, même lorsqu’elles utilisent
les images, ne relèvent d’aucun désir de représentation.
Elles se donnent comme une ontologie sensible, comme une pensée
non verbale qui surgit ou qui s’éprouve à la limite
même de notre expérience ordinaire du monde et de soi, de
soi dans le monde. Sans prétendre rendre visibles des domaines
qui seraient habituellement inaccessibles à la perception ou éclairer
nos tâches aveugles, elles construisent des possibilités
effectives d’une perception plus étendue, périphérique.
S’ouvrent alors pour notre attention un espace et un temps insoupçonnés,
condition de possibilité à la fois de notre échange
avec le monde, de tout changement au sein du monde et de notre devenir.
Il s’agit de l’espace-temps de contact et de passage, de
perméabilité, de pénétration, d’influence
et de tissage.
Seule une conscience purement fonctionnelle, conditionnée pour
la manipulation de ce qui est (y compris de ce corps prétendument
sien), c’est-à-dire incapable de l’éprouver
ou d’en pâtir, conçoit le monde comme une somme de
choses irréductiblement séparées, enfermées
dans leur unité et disponibles. Elle se conçoit également
elle-même comme une individualité consistante et constante,
comme un œil discret qui surplombe le monde sans s’y immerger,
une main qui saisit, s’approprie et transforme l’être
sans jamais être touché par lui. Ce que la pensée
occidentale moderne a cherché à formuler (ou, dans certains
cas, à critiquer) avec le terme du sujet n’est rien d’autre
que le nom donné à la conscience comprise sous cet aspect.
En s’inscrivant rigoureusement à rebours d’une telle
manière d’être au monde, ou plutôt de s’en
absenter, le travail d’Edith Dekyndt propose une expérience
de subjectivité dont le devenir toujours réactualisé se
joue à travers les capillarités ténues, à travers
les processus infinis et infimes d’échange avec l’environnement.
Ces processus ne se produisent pourtant pas à une quelconque frontière
entre le moi et le monde ; ils sont constitutifs et du moi et du monde.
En dehors d’eux, il est sans doute strictement impossible de parler
de moi ou de monde, et les œuvres d’Edith Dekyndt nous engagent à inventer
un autre nom pour leurs entrelacs, pour ce qui ne peut être conçu
sans perpétuelle interpénétration. Elles invitent également à une
expérience du monde qui se donne mais ne se laisse pas saisir,
dont la disposition permanente est l’instabilité, la variation,
le débordement et l’advenir. Depuis les recherches sur la
capillarité menées à l’atelier L’Escaut à Bruxelles,
la pensée sensible d’Edith Dekyndt redécouvre et
complexifie une telle position à l’égard de l’être.
Ainsi, une proposition récente, intitulée « Static
Lights », présente l’impossible tentative de capture
photographique du phénomène de l’électricité dite
statique, phénomène qui, en lui-même, est la manifestation
du contact entre les corps chargés qui, selon la charge, se repoussent
ou se retirent. Après des préparations minutieuses et des
essais répétés avec une patience obstinée,
l’appareil photo parvient à enregistrer le fragile dessin
tracé par l’étincelle insaisissable produite par
les frottements d’une couverture en acrylique. Il résulte
en même temps, du très long temps de pose requis par l’expérience,
l’effacement presque complet de la figure humaine qui « fabrique » les étincelles
en agitant la couverture, et qui n’apparaît sur les photographies
que comme une présence fantomatique, à peine émergée
de l’obscurité de la pièce. Le véritable objet
de ces vues énigmatiques n’est pas l’apparition d’une énergie
supra-sensible ni la simple documentation d’un phénomène
physique trivial, mais avant tout l’intensification et la mise
en lumière, au sens fort, du point et de l’instant d’un
toucher furtif mais puissant entre les choses du monde, humaines ou non,
et dont les attirances et les répulsions constituent le mouvement
essentiel de l’être.
Le premier geste d’Edith Dekyndt consiste souvent à libérer
l’attention de ses fixations quotidiennes, et par là à dégager
la pensée des catégories immuables et des schémas
de fonctionnement automatiques. Seule une sensibilité disponible,
ouverte aux infimes variations et agile parce que légère,
est prête à se laisser pénétrer par ce qui
n’accable pas nos capacités perceptives mais qui se donne
en biais et en silence. La pièce « Any resemblance… » isole
la vision du spectateur de toute influence extérieure et le met
en présence d’une seule donnée visuelle : un cercle
vert réagissant aux fluctuations des fréquences de la voix
souple et monotone dont le récit se développe à la
fois autour des lois élémentaires de notre présence
au monde et des faits les plus extravagants concernant les phénomènes
naturels ou les capacités du corps et de l’esprit humain.
L’environnement épuré et apparemment hermétique
créé par l’artiste, loin d’avoir pour effet
un état hallucinatoire ou un détachement onirique de la
réalité, produit un état de veille inédit
et une lucidité aiguë quant à la place de nos corps
dans l’espace et à la manière dont la réalité physique,
historique et sociale s’inscrit dans nos pores et nos sens, nous
traverse continûment, à notre insu, nous fait devenir ce
que nous sommes. Dans la série de diapositives présentant
les images du ciel bleu, sans nuages, prises durant des années
dans les lieux et au cours des saisons différentes, la réduction
ne prend pas pour objet le champ perceptif du visiteur, mais le champ
et le contenu même de l’image. Pourtant, ces photographies « de
rien » ne révèlent pas seulement l’immense
richesse de variations de nuances et de profondeur de ce qui semble aussi
homogène et constant « que le ciel au-dessus de nos têtes » ;
elles rendent avant tout manifeste la cécité de l’attention
dirigée par l’habitude et le régime quotidien de
l’utilité ; elles rappellent la nécessité – pour
l’exercice d’une sensibilité ouverte, flottante et
périphérique – de couper, au sein des existences
asservies aux impératifs de productivité, des brèches
de silence, d’inactivité, d’attente patiente, d’où puisse
surgir une autre conscience de notre emmêlement avec le réel,
un pâtir commun avec le monde, une universelle sympathie. Ana Samardzija
est philosophe, elle vit à Toulouse
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